Publié le 26 Mai 2014
Hubert Reeves
Astrophysicien
Hubert Reeves est un astrophysicien, communicateur scientifique et écologiste franco-canadien. Ayant commencé sa carrière en tant que chercheur en astrophysique, il pratique aussi la vulgarisation
Naissance : 13 juillet 1932 (81 ans), Montréal, Canada
Livres : Poussières d'étoiles, plus…
Formation : Université Cornell, Université de Montréal, Collège Jean-de-Brébeuf, Université McGill
Distinctions et récompenses : Médaille Albert-Einstein
Sources Wikipedia entre autres et
Texte écrit par Hubert REEVES
Au plus lointain, j’ai vu l’explosion fulgurante d’un chaos torride et, dans un océan éblouissant de lumière, un magma de matière informe se répandre.
Puis, sous mes yeux étonnés, de gigantesques masses nébulaires se sont disloquées. Les fragments, s’enroulant sur eux-mêmes, se sont lentement dessinés en spirales bleutées, et tout au long de leurs bras, de fantastiques explosions d’étoiles ont projeté dans l’espace, avec une force inouïe, des moissons d’atomes multicolores.
J’ai observé dans les abysses océaniques des torrents de matière opaque s’éjecter des cheminées volcaniques, et d’immenses colonies d’organismes s’agiter en cadence auprès de cette manne sulfureuse.
J’ai assisté aux combats brutaux de cerfs pour la femelle qui portera leur semence et veillera sur l’avenir de la lignée.
Par ces spectacles, j’ai mesuré la puissance du ferment d’organisation dont la nature est possédée. Et j’ai goûté en moi une saveur exaltante faite d’enthousiasme et de reconnaissance.
Mais quand j’ai été horrifié devant les amas de cadavres dans les camps d’exterminations, j’ai été envahi d’un sentiment de grande perplexité.
Où l’aventure cosmique s’était-elle fourvoyée ? Ou bien n’avais-je pas été simplement le jouet d’une illusion, d’un rêve en couleurs?
Du choc de ces visions contradictoires est née en moi une nouvelle idée de notre existence. Il y a quelque chose à faire de ces quelques décennies que la nature nous accorde : prendre résolument, et sans faillir, le parti d’embellir la réalité.
Dame Nature nous veut-elle du bien ?
Cette question peut se décliner sous différents aspects.
D'abord envisageons l'existence d'une transcendance cosmique, une sorte de principe impersonnel comme en évoquent Einstein, Spinoza et les taoistes, une entité qui organise la matière selon des lois immuables … Inutile de l'honorer, de la prier, d'espérer un signe : il n'y a personne au bout de la ligne. Cette vision de la transcendance aurait été tout à fait adaptée à la période qui s'étend du Big Bang à l'apparition de la vie sur Terre, il y a 3,8 milliards d'années. Après cette période, ce n'est plus si évident : d'autres facteurs entrent en jeu.
Envisageons maintenant la possibilité d'une nature personnalisée. La nécessité pour les animaux prédateurs de tuer pour se nourrir et le fait que tous les coups sont permis (« nature rouge de griffes et de dents » selon Heackel) laissent planer un doute sur ses dispositions à notre égard. Pourtant, qui a vu l'incroyable délicatesse avec laquelle la mère crocodile transporte ses fragiles nouveaux nés entre ses dents acérées, pourrait supposer la présence d'une composante affective dans la vie animale. Mais la théorie de l'évolution fondée sur la sélection naturelle explique de tels comportements : il s'agit d'assurer la survie de la progéniture.
L'étape suivante de l'histoire se situe il y a moins de dix millions d'années avec l'apparition de la compassion chez les hominiens. Quelle que soit l'explication qu'on accorde à ce comportement, il reste un fait incontournable : la nature a engendré un être sensible à la souffrance des autres humains même sans lien de parenté direct, et aussi à la souffrance des animaux, et qui tente de la réduire.
Corollaire important : Homo sapiens se rend compte du fait que, par sa propre activité, son avenir et celui de ses descendants sont en péril. Il peut s'investir pour essayer de conjurer ce funeste sort. Ce fait ouvre une importante fenêtre sur la comportement de la nature : notre prise de conscience de la possibilité d'agir pour nous tirer du mauvais pas signifie que, « quelque part », la nature nous veut du bien.
(13 novembre 2011)
(Hubert Reeves - Intimes convictions, p.16, Stanké, 2001)
Ma déclaration d’amour à l'être humain !
A lire ICI dans son site officiel et dans ses billets de bonne humeur
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