Publié le 14 Mai 2014
AARON DE NAJRAN
Aaron de Najran est impossible à trouver ni à joindre
Parce que l'étoile filante dont nous parle Aaron dans la poésie ci-dessous, c'est forcément Maïa mais lui ne le sait pas encore... Il faut faire courir ce message jusqu'en Finlande ou en Afrique et que les mots d'Aaron se noient dans les sables de l'Afriqiya de l'écrivain Maïa ALONSO et ce, très honorablement.

Ce matin, j'ai trouvé une étoile filante
dans ma tasse de thé
toute nue, dans une feuille de rhubarbe
elle grelottait
je l'ai prise dans mes doigts
je l'ai enveloppée dans une couverture de cachemire
elle a bu un bol de lait
et maintenant, elle dort à côté du feu
Cette nuit, j'ai laissé la fenêtre un peu ouverte
pour qu'elle puisse respirer
et puis, là-haut, il y a bien quelqu'un qui l'a vu trébucher
et tomber dans ma tasse de thé
et qui viendra la chercher
peut-être.
Aaron de Najran
Je te porte un rayon de soleil ce matin
pour que tu le gardes
bien sûr ce n’est pas un grand soleil qu’on adore
comme un soleil inca
ou un soleil avec une montre en or
non, c’est un soleil tout petit
pas plus gros qu’une oreille de souris
Je l’ai trouvé dans la rue
tout mouillé, sous le trottoir
blotti au pied des falaises de ciment
il n’avait personne
alors je l’ai pris avec moi
Il était très fatigué,
il avait tellement marché depuis l’Afrique
il ne peut pas voler tu sais
il n’a que deux pailles grêles qui lui servent de jambes
pour traverser la mer le désert
et la Provence
Je suis né au Kilimandjaro, m’a-t-il dit
sur un cil de velours d’une girafe
là haut, en haut des acacias
là où le ciel se balance
dans les grappes de fleurs blanches
Aujourd’hui, je te le confie
prends-en soin, je n’ai que lui
parce que moi maintenant
il faut que j’aille dans la gueule des falaises
Aaron de Najran
Ce matin, je me suis réveillé d’un bond
En sueur.
Plus de maison autour de moi
Plus de pyjama
Plus de boule blonde qui me chauffait les draps
Plus d’oiseaux dans mes cheveux
Plus de clopes.
Me voilà tout nu au milieu de je sais quoi
le bitume à marée haute
les voitures qui me foncent avec des yeux jaunes
et des essaims de vaches tout autour
Vous imaginez l’angoisse !
Authentique
Celle de kierkegaard.
Et rien.
Pas une étoile
Pas un croissant
Pas même un brin d’herbe pour écrire un poème
Heureusement, hier soir
Audrey a trouvé un cosmos sur la colline
Il grillonnait dans sa main
Audrey, c'est ma copine
Mais bon dieu où a-t-elle bien pu le mettre ?
Le portrait d'une femme
Dessine d'abord un visage
une âme
et des yeux profonds comme des ambres
Esquisse le contour d'un sourire
pose-le sur le visage
Dessine ensuite un corps, au crayon fin
avec deux pommes des seins
un coeur qui bat
et une robe d'aquarelle
Décore le tout avec des grelots d'argent
quelques perles de verre
et une cerise de corail
Parfume d'un grain de santal
ou de canelle
Vérifie ensuite que tu n'as rien oublié
chevilles, cils, grains de beauté…
quand tout sera en place
tu verras le dessin se mouvoir
de lui-même
comme une algue
Maintenant, la dernière touche
la plus importante
Renverse l'encrier sur le dessin
d'un coup, sans hésiter
il faut que l'encre recouvre bien le dessin
de la tête aux pieds
comme une cagoule
et l'encre doit être bien noire
bien mate
pour étouffer les rires et les cris
Si les doigts dépassent
coupe-les
de même les pieds
Voilà, le portrait est fini
c'est une femme d'Arabie.
Ce sera ta mère, ajouta-il doucement.
Aaron, 1998.
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